On a vu, petit à petit, les panneaux à l’entrée des villages être retournés. De grands feux de bois s’allumer dans les champs. Des tracteurs former des SOS dans la nuit. Après la France, l’Allemagne, la Pologne ou la Belgique, la révolte agricole s’est emparée des cantons romands.

En cause, notamment, dans notre pays: la lourdeur des tâches administratives qui contraignent les revenus. Mais aussi une revendication concernant la modification de la logique de formation des prix, qui ne sont actuellement pas fixés sur la base de coûts effectifs.

Une pétition remise le 12 février par cinq délégations d’agriculteurs s’adressait au Conseil fédéral. Elle visait également les quatre principaux grands distributeurs de Suisse, Aldi, Coop, Migros et Lidl.

Au-delà du monde agricole, cette question de la formation des prix concerne bien évidemment toutes les consommatrices et tous les consommateurs. De multiples enquêtes, dont celle que Bon à Savoir a réalisée il y a un an sur la composition du prix d’un gobelet de café latte, ont montré que la répartition des bénéfices, tout au long de la chaîne de production d’un produit, laisse la part belle aux distributeurs. En l’occurrence, 66% du prix de vente (2.50 fr.) pour le gobelet de café préparé, soit 194% de marge brute. Quant à l’agriculteur, il aura touché 10,5 centimes pour les 190 ml de lait, composant plus de 90% du produit.

D’autres exemples montrent que les marges brutes des distributeurs atteignent près de 100% pour des tommes ou des yoghourts.

Dans une autre enquête que nous avons publiée il y a deux ans, nous avons également montré que des haricots bio payés 82 centimes le kilo à un agriculteur se retrouvaient au rayon surgelé de Migros ou Coop entre 6.20 fr. et 6.60 fr. Soit près de huit fois le prix d’achat: 700% de marge brute. On tombe à 270% pour des pommes de terre Demeter.

On le sait, les marges de la grande distribution restent un sujet tabou. On comprend aisément pourquoi, lorsqu’on soulève un coin de ce secret jalousement gardé.

En France, l’Observatoire de la formation des prix et des marges, permet au public comme aux acteurs économiques une meilleure transparence sur la répartition de la valeur des produits entre producteurs, industriels et distributeurs.

Un chiffre à garder en tête: pour l’ensemble des rayons alimentaires frais, la marge moyenne brute des distributeurs français était de moins de 30% en 2022.

En Suisse, ce sont donc les producteurs et nous, consommatrices et consommateurs, qui faisons les frais du pactole engrangé par la grande distribution.


Pierre-Yves Muller
Rédacteur en chef