Restez un consommateur averti et profitez de nos avantages abonnés
Pourquoi pas
Non merci
Panier
x
Le panier est vide

Perturbateurs endocriniens: tous les enfants exposés

santé Bon à Savoir a fait analyser les urines de 33 enfants âgés de 3 à 15 ans. Le constat est sans appel: tous les tests montrent, entre autres substances problématiques, la présence de bisphénols, de phtalates et de pesticides.

Nous sommes exposés quotidiennement à une multitude de substances chimiques synthétiques. Nombre d’entre elles sont suspectées d’être des perturbateurs endocriniens, soit d’agir sur le système hormonal. Ce terme devenu familier recouvre une réalité complexe. Ces polluants représentent un défi colossal pour le scientifiques qui tentent de mieux cerner leurs effets.

Certains d’entre eux s’alarment des effets possibles des perturbateurs endocriniens sur la santé humaine. Ils les suspectent d’être l’une des causes de l’augmentation des cas de cancer du sein, des testicules, de l’abaissement de la qualité du sperme ou encore de la diminution de l’âge de la puberté.

Enfants plus touchés

De précédentes études ont montré des niveaux d’imprégnation aux perturbateurs endocriniens plus élevés chez les enfants que chez les adultes. Plusieurs hypothèses pourraient expliquer cette différence: des contacts cutanés et de type «main-bouche», plus fréquents avec les objets du quotidien, des expositions plus importantes, par exemple, aux poussières domestiques ou un poids relativement plus faible par rapport à leurs apports alimentaires.

En collaboration avec les émissions A bon entendeur et On en parle de la RTS, nous avons donc voulu mesurer la présence de ces substances dans les urines d’une trentaine d’enfants, provenant de toute la Suisse romande (lire «Déroulement du test»).

Le constat est édifiant: des traces de perturbateurs endocriniens ont été décelées chez tous les participants, sans aucune exception. Les 33 enfants ont été exposés récemment à au moins un pesticide pyréthrinoïde, un organophosphoré, quatre plastifiants différents (phtalates et bisphénol) et un parabène. Au total, 27 biomarqueurs urinaires ont été détectés.

Impact des réglementations

Les concentrations de ces polluants semblent, pour la plupart, assez basses comparées aux précédentesétudes menées en Europe, relève le CHU (Centre hospitalier universitaire) de Liège, qui a fait les analyses. Les différentes réglementations mises en place, ces dernières années, ont sans doute eu un effet favorable, avancent les experts.

S’il n’existe actuellement pas de seuil consensuel qui fixe des concentrations urinaires de perturbateurs endocriniens à ne pas dépasser, des valeurs de références pour quelques substances (certains phtalates et le bisphénol A) ont été fixées dans le cadre d’un projet de biosurveillance européen. Lors de notre analyse, aucun enfant ne présentait des concentrations supérieures à ces valeurs.

Des effets à faible dose

Sans qu’on puisse en tirer des conclusions sur la santé des participants, ces résultats interpellent, car les perturbateurs endocriniens ne peuvent pas être jugés avec des outils de toxicologie classique.

Premièrement, le principe selon lequel «la dose fait le poison» ne s’applique pas aux perturbateurs endocriniens. «Il n’existe pas de seuil en deçà duquel tout risque potentiel pour la santé est exclu», explique Catherine Pirard, responsable du secteur environnement au Service de toxicologie du CHU de Liège. Ces composés chimiques peuvent avoir un effet à très faible dose.

Enfants et femmes enceintes vulnérables

La deuxième difficulté tient aux périodes de vulnérabilité face au risque toxique. Un organisme ne subit pas les mêmes effets lorsque le contact avec un perturbateur endocrinien a lieu in utero, avant ou après la puberté. Certaines études montrent que le risque sanitaire ne concerne pas uniquement la personne qui est exposée, mais aussi sa descendance.

Une autre inconnue provient du fait que l’être humain peut être exposé à un mélange complexe de perturbateurs endocriniens provenant de différentes sources. Leur combinaison est donc susceptible d’entraîner des effets imprévisibles pour l’organisme, c’est ce que l’on nomme «l’effet cocktail».

Des effets sur plusieurs générations

La réglementation sur les perturbateurs endocriniens est lente, déplore Ariane Giacobino, médecin généticienne aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). «C’est très compliqué de produire des données scientifiques qui soient prises pour argent comptant et susceptibles d’influencer rapidement la réglementation. Pourtant, chez l’animal, le lien a été très bien établi entre perturbateurs et système reproducteur», fait-elle remarquer. Une étude qu’elle a effectuée sur des souris mâles a montré que les phtalates peuvent avoir des conséquences dévastatrices sur la fertilité des futurs individus. Cette recherche, financée par le Centre suisse de toxicologie humaine (SCAHT), se prolonge actuellement sur des cohortes d’hommes travaillant dans l’industrie du plastique.

Pour l’heure, il n’existe pas d’étude donnant une image globale et représentative de l’exposition de la population suisse aux produits chimiques. Pour tenter d’y remédier, une phase pilote, en vue d’un projet d’ampleur nationale de biosurveillance, a commencé l’an dernier. La Suisse est à la traîne par rapport à d’autres pays. Il faut dire que ces projets coûtent très cher et s’avèrent compliqués d’un point de vue logistique.

Alternatives: fausse bonne idée?

Par ailleurs, les diverses interdictions et limitations peuvent poser d’autres problèmes. Dans le cas du bisphénol A, les industriels ont développé des alternatives pour ses nombreux usages. Malheureusement, ces substances ne sont pas toujours meilleures que le composé remplacé. De récentes études viennent de confirmer que le bisphénol S, par exemple, est également un perturbateur endocrinien.

Dans l’attente d’un durcissement du cadre légal, des gestes simples permettent de réduire cette exposition. La vigilance s’impose en particulier pour les enfants et les femmes enceintes. «Il ne faut pas trop culpabiliser non plus. Réfléchissez à ce qui est faisable et à ce que vous arrivez à maintenir dans votre quotidien sur la durée», conseille Ariane Giacobino.

Alexandre Beuchat